Dépêche
n°70
Lien : y'en a toujours pas
Date : 18/06/09
Frédéric L, après s’être inquiété de la santé du Napoléon Sobre, s’élança vers le lutrin
de sa démarche féline de grand fauve lobbyiste. Le Nénuphar Sacré allait bien mais on le traînait maintenant vers les commodités où il pourrait sans doute se débarrasser de son excès de jus de
pomme à la bière.
« Dommage » se dit Frédéric L. dans son for intérieur. Il aurait bien aimé que Son Nidole puisse l’entendre tancer les cadres de ce parti de ramollis. Car le Nénuphar Sacré aimait
tancer les gens et, plus encore, il aimait voir ses jeunes fidèles faire de même à ces vieilles barbes qui le méprisaient lorsqu’il n’était qu’un alibi sécuritaire pour le monarque précédent.
Frédéric L. savait tout cela. Il connaissait par cœur le nom des anciens traîtres et nouveaux amis ; il se récitait tous les soirs la longue liste de ceux qui connaîtraient incessamment le
sort de Michel B., cette grande andouille prochainement exilée à Bruxelles.
- Mes chers amis, attaqua-t-il, ne vous inquiétez pas, Son Altesse va bien. Rasseyez-vous et
écoutez-moi.
Malheureusement, son prestige n’était pas véritablement au plus haut et il eut beaucoup de mal à ramener le silence. Ses « amis » aimaient bien l’entendre dire n’importe quoi dans le
cadre de sa fonction, puisque son rôle était d’attaquer tous azimuts les ténors de l’opposition, mais ils répugnaient à lui serrer la main en public, affichant même pour certains un certain
dégoût voulant dire : « je ne cautionne pas les propos de ce trublion ». Aussi, le Nénuphar Sacré étant momentanément absent de la salle, ils osaient ignorer le sémillant chevelu
qui réclamait la parole.
Frédéric L. sentait monter en lui la colère du méprisé mais il s’efforçait de garder son
calme. Certains dans la salle pourraient peut-être servir sa carrière, qu’il espérait destinée aux plus hauts revenus, et il n’était pas besoin qu’il se les mette à dos par des propos déplacés
dans cette enceinte. Il enrageait néanmoins.
Pendant ce temps, le Nabab Spasmophile était penché sur la cuvette des toilettes et
vivait le douloureux passage du jus de pomme à la bière dans le sens de la remontée. Il n’avait pas encore les idées claires mais une certitude l’envahissait : on avait essayé de
l’empoisonner et Xavier B. était le coupable.
Celui-ci, devant la porte, tremblotait et, ce faisant, provoquait un tintement continu de
la tasse de café qu’il avait voulu apporter personnellement au Chef pour le remettre sur pieds. Il avait été horrifié en voyant entrer le Nénuphar Sidéral dans les commodités, soutenu par ces CRS
personnels, et absolument tétanisé par le regard que son mentor lui avait lancé avant de s’engouffrer à l’endroit où même le roi va tout seul.
« Il m’en veut, il m’en veut ! Ô mon Dieu ! Ô mon
Dieu ! »
Il avait pensé se suicider immédiatement en se bourrant de médicaments mais comme il n’avait sur lui que ses remèdes contre la constipation, il avait renoncé. Au lieu de cela, il s’était
précipité à la machine à café, avait perdu deux pièces, roulant sous la machine, tellement il tremblait en essayant de les introduire dans cette si minuscule fente pour ses gros doigts boudinés,
et avait seulement réussi à ne pas tout renverser en se rendant au buffet. Là, il avait copieusement salé le café pour que celui-ci ait l’effet escompté, et il était reparti vers les commodités.
Puis il avait fait demi-tour, était revenu au buffet et avait cherché une tasse et une soucoupe. Il ne pouvait décemment pas apporter un café au plus haut représentant de la France éternelle dans
un gobelet ! Maintenant il attendait, le corps secoué de spasmes à chaque fois qu’il entendait ceux derrière la porte ; les yeux larmoyants, le transit de plus en plus aléatoire et le
regard du CRS personnel du chef planté dans le sien, comme une accusation et une annonce de son futur sort. Il avait été rétrogradé de ministre à sous-chef de parti, ce qui l’avait profondément
blessé, et il risquait maintenant le pire. Les régionales était pour l’année prochaine et il allait sans doute devoir s’exiler loin de la capitale, à gérer une région de bouseux, loin des dorures
du pouvoir. Pire, il serait peut-être obligé de recommencer sa carrière d’assureur, où il avait perdu toute crédibilité depuis qu’il était devenu ministre du travail et de l’emploi. Qui voudrait
croire un assureur qui n’avait pour bilan que des catastrophes ? Son avenir s’assombrissait à chaque bruit informe provenant de l’endroit où le Nénuphar Sacré s’était isolé.
« Ô mon Dieu, Ô mon Dieu, qu’est-ce que je vais devenir ? »
Frédéric L. quant à lui, avait des envies de meurtre. Il n’arrivait toujours pas à
obtenir le silence. Personne ne lui donnait ne serait-ce que l’impression de s’intéresser à lui.
C’est alors qu’il sentit une présence à ses cotés. Patrick D. s’était levé et s’était
approché.
- Tu permets ? dit ce dernier en se penchant pour parler dans le micro.
Frédéric L. se recula. Il se méfiait de Patrick D. depuis toujours. Un type qui avait eu
une jeunesse tumultueuse et qui avait eu le flair de s’allier à Notre Seigneur au bon moment était forcément redoutable. De plus, son exil, traduit par la non-obtention d’un poste à l’heure de la
victoire du Héros, était maintenant terminé et le retour en grâce définitif. S’il y avait bien une personne avec qui ne pas se brouiller ces jours-ci, c’était Patrick D. Bon Brice H. aussi, car
c’était depuis toujours le chouchou du Boss, mais Brice H. était limité intellectuellement et n’irait jamais plus haut que ce qu’il était aujourd’hui. Il tomberait immédiatement le jour de la
retraite du Boss, en 2016. Par contre Patrick D. avait prouvé dans le passé, qu’il était tout à fait capable de s’adapter. Il était donc dangereux.
- Mes amis, commença Patrick D., je vous rappelle que le remaniement ministériel qui aura lieu très
prochainement se décidera ces jours-ci.
La foule se tut instantanément. Chacun retrouva sa place et se concentra. Frédéric L. fut malgré tout impressionné par la fine analyse de Patrick D. Quant à celui-ci, il lui souriait d’un air
voulant dire : « tu as encore des choses à apprendre petit scarabée ».
Frédéric L. put enfin présenter notre analyse :
- Il ne faut regarder ce résultat en termes de victoire ou de défaite. Danser sur les tables après une
soi-disant victoire aux européennes, c’est se prendre pour un imposable qui remercie le gouvernement après la suppression de la première tranche d’imposition ! C’est ridicule, ça n’engage
pas l’avenir et en plus ça ne garantit rien. La promesse d’un tel résultat est à reconsidérer à l’aune des enjeux !
Le public grondait. Si le Nénuphar Sacré pouvait tancer en toute liberté, Frédéric se rendait compte une nouvelle fois qu’il n’en avait pas encore les moyens. Il décida pourtant de continuer dans
la même veine.
- Et quand je parle d’enjeux, je parle de ce qui se joue au Parlement européen ! Rien, rien du
tout !
Le grondement se transforma en bronca.
- Mais oui, rien du tout ! La majorité acquise par notre coalition ne pouvait être remise en
question ! José Manuel B. est bien assis à son poste et même si nous avions fait 20%, cela aurait été le cas ! Bref, l’enjeu n’existait pas dans cette élection. A la limite, on peut
considérer qu’un mauvais résultat aurait été un signal à l’adresse du Nénuphar Sacré…
- Ben oui, justement ! Il y avait donc un enjeu hurla Jean-François C., qui visiblement, était de
retour et entretenait vicieusement le chahut.
- Ah bon, répondit Frédéric L. Et vous voudriez aussi nous faire croire, peut-être qu’il y avait un enjeu aux dernières municipales alors !
Jean-François C. ouvrit la bouche pour répondre mais se ravisa instantanément. Il avait bien vu « ses amis » retenir leur souffle. Si jamais il répondait par l’affirmative, il avalisait
ainsi l’hypothèse d’une claque pour le Nénuphar Sacré alors que toute la stratégie de l’Unique et Magnifique Parti avait été après les municipales de souligner le caractère local et non national
de ces élections. Et s’il répondait par la négative, il se contredisait. Ce petit enc… roublard de Frédéric L. l’avait bien eu. Il en tira la conclusion qui s’imposait : il se tut. Mais il
enrageait de voir l’orateur goguenard et plus encore, de voir Patrick D. aux anges.
Frédéric L. poursuivit :
- Il n’y avait pas d’enjeux donc. De plus, si l’on veut analyser ces résultats, la question primordiale
est la suivante : où sont nos réserves ? Hein, où sont-elles ?
L’assemblée se calmait. Les jeunes filles se pâmaient devant la prestance du beau
chevelu. Il avait claqué le beignet à Jean-François C. et en plus, il maîtrisait l’assemblée.
- Faut-il croire que la coalition des chasseurs et de l’excité du bocage constituent des
réserves ? à 5% ? Faut-il croire que l’héritière à la tête des bas du Front constitue notre réserve ? à 6% ? Faut-il croire que les derniers enragés au coté de François B.,
l’incontrôlable des Pyrénées constituent notre réserve ? à 8% ? Dans chaque cas la réponse est non. Ces gens-là nous haïssent presqu’autant qu’ils haïssent le Parti des Simagrées. Et
même si nous arrivions à récupérer deux tiers de leurs voix, nous arriverions péniblement à 40% au total !
- Et l’abstention, crut bon de souligner un bien peigné au premier rang.
- Quoi l’abstention, répondit Frédéric L. Quoi l’abstention ? Je ne suis pas comme ces rigolos
d’en face qui veulent nous faire croire que l’abstention les a desservis. N’importe lequel des statisticiens vous dira qu’une abstention inférieure à 98% sur un vote national, entraine
automatiquement la validation des résultats au niveau national.
Devant l’état d’incompréhension de certains, il précisa :
- Disons que 40% de votants, ça constitue le plus grand échantillon que l’on puisse trouver. Et que les
résultats, avec 99% de votants auraient au maximum, varié de 2 à 3% pour nous. Or, en considérant cette variation comme positive pour nous, ce qui serait plutôt dangereux je pense, et en
considérant que nos « alliés » aient fait de même, le total des voix de droite n’atteint toujours pas 50%. Bref, nous sommes minoritaires dans le pays !
Certains bougeaient la tête en signe de dénégation. D’autres semblaient vouloir argumenter, pinailler, bref, faire les politiciens. Mais Frédéric L. avait eu pour consigne d’enfoncer le clou. Il
la respecta :
- Mais enfin, ce n’est pas si compliqué ! Nous avons gagné car nous étions unis derrière notre
Nénuphar Sublime ! Ils ont perdu car ils étaient divisés derrière une forêt de champignons fades ! Les régionales qui viennent ne pourront bien se passer pour nous qu’à la seule
condition d’une guerre ouverte entre les écolos et les socialos. Dans le cas contraire, nous ne regagnerons rien ! Bref, pour en terminer avec ce point, le Nénuphar Sacré n’a qu’un mot
d’ordre à vous faire passer : faîtes votre possible pour garder les écolos à 16% ! Souvenez-vous du mal que nous ont fait les bas du front dans le passé ! Demain, si Daniel C-B.
joue le rôle de neunoeil, la Martine A. n’a pas fini d’avoir des cauchemars !
-
L’angoisse se lisait dans bien des yeux. La ceinture Neuilly Auteuil Passy risquait de se
désolidariser si Frédéric L. osait avancer des incongruités. Il le savait, le Nénuphar l’avait briefé.
- Mais non, ne vous inquiétez pas ! Il ne s’agit pas de s’allier avec eux, il s’agit de leur
donner du crédit en les traitant en dignes adversaires, puisque concernés par les problèmes les plus graves. Notre propos sera de montrer que les socialos-communiss ne pensent qu’au pouvoir alors
que nous et les écolos rouges pensons au bien de l’humanité ! Ainsi, ils resteront à 15%, leur maximum, et nous récupérons au moins 4 régions, avant de réélire le Nabab Sidéral dans la
facilité en 2012 ! C’est stratégique !
Les applaudissements qui suivirent firent frémir le slip kangourou de Frédéric L. Enfin, il endossait une stature véritable dans ce parti de nantis et de réseaux de pouvoir. Enfin, il allait les
intégrer, ces réseaux, et faire briller son étoile de plus en plus. Enfin, il monterait en puissance ! Il eut envie de mettre sa main devant son estomac mais jugea le geste prématuré.
Pendant ce temps, ce sont les deux mains de Xavier B. qui étaient posés sur son estomac.
En effet, le Nestor Souriant, en sortant du lieu d’aisance, lui avait simplement lancé : Alors Xavier, tu veux ma mort ?
Pétrifié, il avait failli s’évanouir. Pour reprendre ses esprits, il avait alors bu le
café destiné à son chef que celui-ci avait décliné, en oubliant sa composition impropre à la digestion. Le mélange salé faisait maintenant son effet. Xavier B. se sentait malade, mais
malade ! Il avait même apprécié que le Nénuphar le laisse seul sans lui demander de l’accompagner, ce qui l’aurait fait pleurer auparavant, car il savait qu’il allait avoir des problèmes
gastriques très rapidement. Or le peu de dignité lui restant lui commandait de vivre cette épreuve seul. Abandonné de tous, il se sentait tel le pitbull attaché sur une aire d’autoroute, se
demandant quand son maître reviendrait lui caresser la tête.
Le Nénuphar, rasséréné par sa séance d’introspection stomacale, rejoignit la salle où il
entra en fanfare. Il aimait montrer qu’il pouvait vaincre tous les obstacles, même le panaché. Il monta à la tribune sous les acclamations et interrogea du regard le jeune Frédéric L. Celui-ci
lui fit comprendre que tout se passait bien. Le message aux godillots était passé : achever les trosko-socialo-laxisto avant de se faire réélire.
- Tout va bien pour moi, ne vous inquiétez pas, dit-il. Je remercie Frédéric de vous avoir présenté mon
analyse et je vous remercie de l’avoir écoutée. Mais maintenant que vous comprenez que nous n’avons plus de réserves, je vais parler d’avenir avec vous et plus précisément, je vais parler de ma
succession.
Un silence de cathédrale se fit. Certains eurent le souffle coupé, d’autres s’évanouirent. Comment !!? Une succession !!? Mais non, mais non ! Ce n’était pas possible, Il ne
pouvait songer les abandonner !
Nous en reparlerons plus tard…
Vive l’union,
Vive l’oignon,
Vive le pognon !
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